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ASSOCIATION INTERNATIONALE D'ETUDES MEDICO-PSYCHOLOGIQUES ET RELIGIEUSES
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Vous trouvez ici des contes, mythes, récits de fiction, ou textes sacrés, en rapport avec le thème "C'est pour mieux... te manger"

Otèsanek - Conte tchèque (attribué à Frantisek Hrubin paru dans les années 50 ou à Erber)

otesanek

Il était une fois un homme et une femme. Ils étaient très pauvres, mais répétaient sans cesse : si seulement on avait un enfant. Un matin l’homme déterra dans la forêt une petite souche. Elle ressemblait à un enfant. Il suffisait de tailler les racines des mains et des jambes. La femme lui fit de la bouillie, Otèsanek avala le tout. Puis il dit : mère j’ai encore faim. Elle couru chez la voisine est rapporta une jarre de lait. Il avala le tout et dit : mère, j’ai encore faim. Attends tu auras à manger. La mère couru emprunter une miche de pain à la voisine. Dès qu’Otèsanek vit le pain sur la table, il sauta du lit et en un instant avala la miche et la table avec. Tu as mangé toute la miche ? Otèsanek répondit : Oui et toi aussi je vais te manger. Il ouvrit sa bouche… Le père rentra du travail : « Grands Dieux, où est la mère ? » Otèsanek dit, je l’ai mangée et toi aussi je vais te manger. Alors se dressa devant le père un corps haut comme une armoire. Otèsanek se leva et alla au bourg y chercher de quoi manger. Il rencontra une fille poussant une brouette pleine de trèfles. Tu as du manger quelqu’un pour avoir un si gros ventre . J’ai mangé un pot de bouillie, une jarre de lait, une miche, ma mère, mon père, et toi aussi je vais te manger. Il s’approcha et la fille et sa brouette furent englouties. Puis il rencontra un fermier qui rapportait du foin de son champ. Otèsanek se mit en travers de la route et le cheval s’arrêta : toi aussi je vais te manger. Dans un champ un porcher gardait ses truies. Otèsanek en eu envie et il les avala toutes, le porcher avec. Puis il vit dans un champ un berger qui gardait ses moutons. Il s’approcha et englouti le tout, y compris le chien Médor. Enfin il arriva dans un champ où une vieille sarclait des choux. Il s’approcha et commença à engloutir les choux. Otèsanek pourquoi fais-tu ces dégâts, tu as déjà assez mangé ! J’ai mangé une fille et sa brouette, un fermier et son char. Un porcher et ses truies, un berger et ses moutons. Et toi aussi je vais te manger ! Mais la vieille était vive. Elle prit sa binette et d’un coup, fendit le ventre d’Otèsanek…

J. Švankmajer : extrait de la note d'intention du film Otesánek

Ainsi que nous le savons, les contes populaires sont des relectures d'anciens mythes. Quel mythe se cache derrière le conte Otesánek ? Un homme et une femme sans enfant se révoltent contre leur destin et par leur entêtement forcent la nature à leur donner un enfant. Ils lui soutirent littéralement le secret de la naissance. Ils paient cher cette révolte contre la nature, pas seulement eux mais également leur entourage.

Comme nous le voyons nous nous trouvons ici dans les parages immédiats d'un des mythes fondamentaux de notre civilisation : le mythe d'Adam et Eve, ou si vous le voulez d'un mythe analogue : celui de Faust. Je pense qu'aujourd'hui, alors que le génome humain a été décodé, ces mythes acquièrent une actualité toute particulière.

Otesánek est sûrement un très vieux conte. Ce n'est pas un conte du 19° siècle, c'est certainement un conte beaucoup plus ancien. Que ce personnage soit à ce point immoral, puisqu'il va manger ses parents qui le nourrissent, représente certainement un archétype. Et c'est ça qui m'intéresse, trouver l'essence même de ce qu'Otesánek peut représenter pour les autres. Ce n'est pas seulement un personnage pour les petits enfants. Le fait qu'ici justement ce ne soient pas les parents qui dévorent leur enfant, mais l'inverse, doit signifier quelque chose. L'enfant qui mange ses parents c'est un mythe cosmique. Peut être que cela se passe dans le ciel ? Certaines étoiles qui ont été créées par quelque chose dévorent leur créateur. Je ne sais pas. Mais je pense qu'on peut certainement donner un nouveau contenu à ce mythe ancien qu'on ne comprend plus aujourd'hui. (...) Ce qui me surprend c'est que je n'en ai retrouvé aucun équivalent dans d'autres mythes français ou anglais (...) Cela m'intéresserait de connaître votre interprétation de ce conte.

J. Švankmajer interview avec M. Leclerc et B. Schmitt, 1997

Saer, Juan José (1987) L’Ancêtre, Flammarion, Paris.

Extrait de L'Ancêtre de Saer, le texte ci-dessous donne à comprendre le repas cannibale comme un rituel permettant la régénerescence de l'humain et sa distinction d'avec le monde.

 

 

 

 

 

 

Van Kessel, Scène de cannibalisme

 

« Cette évidence me gagna peu à peu, au long de toutes ces années :si, chaque été, avec leurs façons efficaces et rapides, les Indiens s’embarquaient dans leur pirogues, vers une destination décidée d’avance, et mus par ce désir qui leur venait de si loin,c’était parce que, pour eux, il n’y avait pas d’autre moyen de se distinguer du monde et de devenir à leurs propres yeux un peu plus nets, un peu plus entiers et de se sentir moins empêtrés dans l’improbabilité flasque des choses. De cette chair qu’ils dévoraient, de ces os qu’ils rongeaient et suçaient avec une obstination pénible, ils tiraient, pour un temps, jusqu’à ce qu’il se fût de nouveau dégradé, leur être faible et passager. S’ils agissaient de cette façon, c’est parce qu’ils avaient éprouvé, à quelque moment, avant de se sentir différents du monde, le poids du néant. Cela avait dû se produire avant qu’ils se missent à manger des hommes non véritables, ceux qui venaient de l’extérieur. Avant, c’est-à-dire pendant les années obscures où, mêlés à la viscosité générale, ils se mangeaient entre eux. C’est ce que, tout juste à présent, et si près moi-même de mon propre néant, je commence à comprendre : les Indiens ne parvinrent à se sentir les hommes véritables que lorsqu’ils cessèrent de s’entre-dévorer. Une autre attitude, différente de la chasse réciproque, les transforma. Ils ne se mangeaient plus entre eux, ils se tournaient vers l’extérieur, formant ainsi une tribu qui était le centre du monde, entourée de l’horizon circulaire qui devenait de plus en plus problématique à mesure que l’on s’éloignait du centre. Bien que provenant eux aussi de cet extérieur improbable, ils avaient accédé, non sans peine, à un niveau différent, et même si leurs pieds pataugeaient encore dans la boue originelle, la tête, déjà libérée, flottait à l’air libre du vrai. Cette victoire, cependant, ne donnait pas l’impression, quand on les voyait si anxieux, d’être définitive. C’était comme si le vieux péril eu continué de les menacer. Comme si, pour autant de terrain qu’ils eussent gagné, ils sentaient qu’à tout moment ils pouvaient le reperdre. Ils savaient qu’ils étaient, en ce monde, ce qu’il y a de plus vrai, mais ils n’étaient pas sûrs de l’être assez, d’avoir atteint un niveau de réalité optimal et indestructible, gagné pour toujours et au-delà duquel on ne pourrait aller. Mais surtout, ce qu’ils rapportaient du passé, la sensation ancienne du néant, confuse et rudimentaire, étaient resté en eux comme leur véritable façon d’être. S’il est vrai, comme disent certains, que nous cherchons toujours à répéter nos expériences premières et que, d’une certaine façon, nous les répétons toujours, l’anxiété des Indiens devait leur venir de cet arrière-goût archaïque qu’avait, et bien qu’il eu changé d’objet, leur désir. Ils ne pouvaient avoir de la réalité une certitude plus grande, car ils savaient au fond d’eux-mêmes que, quelles que fussent les choses du monde extérieur qu’ils avaient choisi comme objet, et pour aussi semblables et vagues que leur semblassent les hommes qu’ils dévoraient, la seule référence qu’ils avaient pour reconnaître le goût de cette chair étrangère était le souvenir de la leur. Les indiens savaient que la force qui, plus régulière que le passage du soleil dans le ciel, les poussait à partir vers l’horizon incertain pour rapporter de la chair humaine n’était pas le désir de dévorer l’inexistant mais celui, plus enfoui, de se dévorer eux-même. (…) Pour retrouver le goût premier et ancien, ils faisaient un immense détour par l’extérieur. Pendant un temps, ce simulacre les calmait. Ils se laissaient tomber, ivres et aveugles, dans le noir, pour émerger de nouveau, peu à peu, à un jour plus clair et plus ordonné qui, avec la révolution régulière de l’année, recommençait à se dégrader. Ils ne voulaient pas penser à ce qui s’était passé parce que, pour eux qui l’avaient vécu du dedans, il n’y avait aucun doute sur les causes véritables. Ils se prévalaient, un peu hébétés par le retour obstiné de cette faim qu’ils croyaient avoir rassasiée une fois pour toute, d’une grande machination générale qui déployait, à la lumière du jour, les preuves de leur être et de leur innocence. Mais malgré leurs manigances, ils n’arrivaient point à effacer ce qui était en eux depuis le début. (…) Chaque homme et chaque chose dans ce monde incertain occupait sa place exacte.
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